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Sujet : N'exprime-t-on que ce dont on a conscience ?

Extrait du corrigé : [II. Les effets de la langue ne peuvent être dominés] Dans une situation de dialogue - pour s'en tenir à un schéma simple -, mon inconscient n'est pas le seul en cause : il faut aussi tenir compte de celui de mon interlocuteur, à cause duquel ce dernier pourra réagir à des significations que je n'avais pas même l'intention de faire circuler. Tandis que, de mon côté, ce que j'exprime échappe, au moins en partie, à mon strict contrôle (par exemple, ce n'est pas seulement ma conscience qui me fait choisir les mots que je prononce), il y a en face, chez le récepteur de mon message, des affects que ni lui ni moi ne contrôlons, parce qu'ils dépendent de la résonance particulière que peuvent avoir certains mots, certaines expressions, dans son propre inconscient. La situation est ainsi dotée, de chaque côté, d'une sorte de « flou », propice aux incompréhensions, aux quiproquos (sans que cela tourne nécessairement au drame !) - et cela se confirme par le retour fréquent de formules stéréotypées, grâce auxquelles chacun tente de confirmer que la compréhension est bonne : « Je veux dire... », « C'est bien ce que vous voulez dire ?... », « Si je comprends bien ce que vous dîtes », etc.De surcroît, la maîtrise du vocabulaire que nous utilisons n'est jamais absolue, dans la mesure où chaque mot de la langue offre des possibilités de sens beaucoup plus riches que celle dont nous avons besoin. Le caractère collectif de la langue n'est pas seulement synonyme, comme le déplorait par exemple Nietzsche, d'un anonymat des concepts, dès lors incapables de mettre en circulation une pensée authentiquement singulière ; il signifie aussi qu'un locuteur singulier ne peut utiliser le sens total d'un terme, dans la mesure où ce sens renvoie à une multitude de contextes différents. La formule « Un mot n'a pas de signification, il n'a que des usages » invite aussi à comprendre que chacun de ces usages, même s'il correspond à une intention consciente du locuteur, peut être accompagné, sans qu'on le sache ni le maîtrise, de tous les autres ou, au moins, d'un certain nombre d'entre eux. Élaborant une phrase, je mets en circulation beaucoup plus d'« usages» possibles que les seuls que je veux consciemment privilégier : l'expression déborde les stricts besoins de la communication, et elle ne saurait dépendre exclusivement de la conscience de celui qui parle.

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Définitions

  • conscience : La connaissance qu'a l'homme de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes. La conscience, par cette possibilité qu'elle a de faire retour sur elle-même, est toujours également conscience de soi. C'est elle qui fait de l'homme un sujet, capable de penser le monde qui l'entoure. CONSCIENCE MORALE: Jugement pratique par lequel le sujet distingue le bien et le mal et apprécie moralement ses actes et ceux d'autrui. CONSCIENCE PSYCHOLOGIQUE : Aperception immédiate par le sujet de ce qui se passe en lui ou en dehors de lui.

Problématique

Le verbe « exprimer » a pour racine étymologique le préfixe latin « ex » qui désigne toute activité d’extériorisation, un mouvement du dedans vers le dehors. Cette considération étymologique nous permet de voir qu’exprimer est l’activité qui désigne un passage de l’intérieur vers l’extérieur dans le domaine de la pensée : il s’agit de rendre public, mondain, nos vécus intérieurs, nos perceptions intimes, nos idées. Pour le dire d’une manière plus condensée, on appelle expression la mondanisation de l’intériorité d’un sujet (mondanisation : c'est-à-dire le mouvement qui rend mondain, public, extérieur). Prenons garde à une conclusion rapide que nous pourrions faire : l’expression n’a pas pour unique médium le langage oral. Il existe également une expression qui passe par le medium du corps, un langage tout aussi expressif qui peut être maitrisé (pensons à la danse) ou plus spontané (les expressions incontrôlées du visage). De plus, il existe une expression médiatisée, c'est-à-dire qui passe par l’intermédiaire d’objets que nous avons créés, tels les artefacts de l’art. En somme, l’expression est une activité qui passe par de multiples médiums : langage, langage du corps, productions artistiques du sujet.

Quand nous disons le mot « conscience » nous faisons référence à deux objets distincts dont le premier est le moyen de l’autre : d’une part, nous désignons la faculté qu’à notre esprit de saisir ce qui se passe en nous ou en dehors de nous, c’est ce que nous nommerons « conscience psychologique ». Et d’autre part, nous faisons référence à la conscience morale, qui vient après la conscience psychologique, quand le sujet juge de la valeur morale de son action ou de ses intentions.

Si nous nous demandons si l’on exprime uniquement ce dont on a conscience, cela signifie que nous sommes invités à réfléchir exclusivement sur le premier sens du mot conscience que nous venons de définir, à savoir l’aperception de nos propres représentations, ce savoir réflexif de nos représentations. A première vue, que l’on puisse exprimer uniquement ce dont on a conscience parait à ce point évident que la question qui nous est posée en devient presque illégitime : bien entendu que nous n’exprimons que ce dont on a conscience, car le langage n’est pas une activité spontanée, mais un effort d’extériorisation de ce dont nous savons que nous en avons connaissance. D’autre part, la conscience désigne la totalité de l’activité psychique pour certains auteurs, de sorte qu’il est en vérité impossible d’exprimer ce dont on n’a pas conscience, car en dehors de la conscience, il n’y a rien. Mais ne faisons-nous pas fausse route en prétendant une telle chose ? Il se peut en effet que la conscience n’épuise pas la totalité de notre activité psychique, que la conscience soit déterminée par autre chose qu’elle-même, à moins que cette autre chose lui-même s’exprime.

Nous nous demanderons donc si l’expression est commensurable à la conscience, ou si, au contraire, l’expression ne se limite pas aux étroites frontières de la conscience.



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